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JEAN-DANIEL SALVAT
A propos du travail |
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Peintures inversées : un travail conceptuel
« Je peins au revers d’un vinyle souple transparent qui est ensuite monté sur châssis. J’efface donc toute trace tactile de mon travail : il n’y a aucune matière, juste une surface miroir. Je donne une identité ambiguë au tableau en le faisant fonctionner comme un fac-similé.
Ce qui m’intéresse, c’est le système de production d’une peinture, son mode de perception en tant qu’objet, sans pour autant qu’elle se réduise à un procédé. Elle peut varier à l’infini au fil de séries différentes et s’ouvrir à de multiples potentialités. »
New York, 1995 |
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JEAN-DANIEL SALVAT
Interview Radio France Culture |
En revenant de l’expo. Une émission d'Elizabeth Couturier. (extrait)
Le métier de critique d’art ressemble parfois à celui d’une course poursuite, l’inflation du nombre de lieux artistiques, de foires, de biennales et de Centres d’Art depuis quelques années, multiplie le nombre d’expositions à visiter. De ces circuits balisés ressort souvent l’impression d’uniformité ou de déjà vu. Puis, entre deux travées, au bout d’une allée on tombe sur l’œuvre d’un artiste que l’on ne connaît pas et qui possède ce quelque chose qui fait la différence. C’était à la foire d’art contemporain de Lille au printemps… c’est là que j’ai vu pour la première fois les peintures de Jean-Daniel Salvat. J’ai eu aussi tôt un coup de foudre pour son travail, une découverte.
Elizabeth Couturier : Jean-Daniel Salvat on ne connaît pas encore très bien votre travail, je l’ai repéré dans une exposition à Lille et ça m’a tout de suite beaucoup plu. Votre peinture est assez ambiguë parce que l’on se trouve en face de grandes surfaces abstraites, lisses comme si c’était des photographies numériques et en fait le geste du peintre est là. Alors je crois que le procédé est très important dans la fabrication de vos espaces, de vos surfaces… quel est il exactement ?
Jean-Daniel Salvat : Je pense que ambiguë est le bon terme, je rajouterai qu’il y a quelque chose d’un peu secret, disons de l’ordre du secret de fabrication. […] En effet, ce n’est pas de la laque, ce n’est pas un travail numérique et l’on s’aperçoit quand on s’approche de l’œuvre, qu’il y a effectivement un tas de petites reprises, de petits défauts ; ce qui est tout à fait lié au fait que la main parcourt la toile, se reprend, […] mais sans matière.
E..C : Oui, c’est tout à fait lisse. Il n’y a pas de matière ni de relief, l’impression que l’on a, c’est vraiment d’être devant quelque chose de très nouveau et en même temps, on se dit que cela appartient à la tradition de la peinture, c’est ce coté bancal qui nous attire, attire le regard…
J-D S : Ce que je donne à voir, c’est est en fait le support sur lequel j’applique la peinture, du vinyle transparent, au verso duquel je peins […] Je n’utilise donc pas la transparence en tant que telle, comme par exemple certaines pièces conceptuelles de Dezeuze qui dévoilent le châssis. Mon parti pris étant d’utiliser la transparence pour aller vers un résultat à l’aspect immatériel. […]
E.C : Que vous a apporté l’Ecole de Nîmes, Claude Viallat ?
J-D S : […] mon choix s’est porté sur cette Ecole des Beaux Arts surtout parce que les cours y étaient dispensés par des artistes en activité. De ce fait, je pense qu’ils n’ont pas étés avares de conseils et de par leur statut, sans certitude. […] Claude Viallat explique très bien qu’une main poussant l’autre, c’est sa propre expression, l’œuvre grandit. On est emporté par le désir de créer une œuvre puis l’Œuvre, c’est sans fin. […] On nous a fait comprendre que c’est dans le doute, dans l’application à se remettre toujours au travail et de continuer, que c’est comme cela, que l’on devient un artiste. Je crois surtout qu’être peintre, c’est être un chercheur en peinture […]
E.C : Dans cette recherche permanente vous êtes parti aux Etats Unis assez vite, pourquoi les Etat Unis ?
J-D.S : Je pense que c’était pour parfaire mes études. J’avais appris à apprendre. Il me restait à me confronter à la vie, l’idée étant de partir sans rien et de revenir avec quelque chose […]
E.C : Vous vous êtes installé à New York…
J-D S : Oui, j’y ai découvert surtout la peinture des années cinquante […] la façon dont les peintres de l’Ecole de Greenberg appréhendaient la peinture, la planéité du tableau […] ce qui ma vraiment intéressé, c’est le rapport physique que ces artistes entretenaient avec leur travail.
E.C : Vous pensez à Pollock, à Newman… ?
J-D S : Oui bien sûr […] J’ai tout de suite pensé que mon attitude en tant que peintre serait simplement le fait d’investir une surface […] J’étais surtout attiré par le fait que la présence physique avec le tableau « crée » le tableau, qu’il faut le « vivre ». Je n’ai jamais été pressé et je dois dire que depuis le temps, je crois commencer un tout petit peu à comprendre ce que je fais dans ce sens. […] Mon plus grand choc cependant, à l’opposé de mon travail de coloriste, a été d’être confronté aux œuvres de Ryman. En dehors du fait intellectuel qu’il peint la procédure de peindre, le tableau est posé au mur d’une façon extrêmement sophistiquée. De ce fait, il faut vivre l’œuvre, c’est à partir de là que j’ai compris que soit on avait un rapport physique à l’œuvre, soit on ne l’avait pas du tout. […] C’est ce qui m’a poussé bizarrement vers une peinture qui serait anti-matiériste, justement… La découverte des œuvres, dans une grande majorité des cas, se fait à travers des reproductions iconographiques, à travers des ouvrages d’art. Alors parfois, longtemps après, on voit le tableau en vrai…ses dimensions, sa réalité, la lumière qui l’entoure, sa proximité avec d’autres œuvres, etc. Parfois on est déçu, on préfère l’image que l’on en avait, parfois c’est le contraire…[…] En fin de compte, c’était une période où j’avais beaucoup de documentations photographiques de mes œuvres restées en France, il est arrivé alors un moment où j’ai préféré l’image de mes tableaux, leurs reproductions donc, plutôt que mes croûtes bien réelles de l’époque, l’image lisse les rendait bien meilleures… A partir de là, j’ai commencé à travailler avec du vinyle. Un projet pas du tout accidentel donc […] qui m’a fait évacuer tout de suite la transparence dans le but de faire des peintures incongrues, immatérielles, qui créent une distance avec celui qui les regarde. […] Francis Bacon faisait installer ses peintures dans un grand cadre sous verre dans ce but, j’étais parfaitement en accord avec cette mise à distance. Je pense par ailleurs que l’on a trop souvent tendance à qualifier les choses de par leur aspect technique. Vous voyez, l’huile c’est mieux que l’acrylique, etc. Comme si il y avait une échelle qualitative… Or, quand j’ai commencé à peindre de cette manière la question ne se posait plus, je l’avais d’une certaine façon évacuée. Pour moi, tout devenait d’un coup tellement plus simple….[…]
E.C : Vos tableaux sont composés de six ou trois modules, il y a cet aspect séquentiel…
J-D S : Je travaille actuellement avec deux modules seulement, c’est moins bavard […] J’ai commencé avec les MonoTâches puis les MonoCordes et les MonoBlocs, c’est mon coté monomaniaque […] Ce ne sont jamais des polyptyques mais une organisation sur une même surface où les parties essayent de cohabiter, parfois la jonction n’est pas parfaite, ça s’interpénètre et justement c’est parce qu’il n’y a pas de procédé mécanique […]
E.C : Qu’est ce que vous avez envie de créer, de produire chez le spectateur qui regarde vos toiles ?
J-D S : Je crois qu’en dehors de l’aspect ambigu de la surface, de l’identité du tableau, c’est l’immédiateté de la couleur. […] avec cette technique, elle vit dans toute son intensité, dans tout son éclat. Je pense que cela produit une grande énergie […] J’ose, tout simplement. Aussi comprend-on face à mon travail qu’il y a une jubilation certaine à peindre, une forme d’amusement. Tout geste pictural ne racontant là que sa seule histoire, […] la tension se fait par le partage modulaire du tableau, une image pour chaque œil, une image pour chaque partie du cerveau…
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Maison de la radio, Paris - diffusion du 08 juillet 2008
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| Elisabeth Couturier dirige la collection Le Guide aux éditions Flammarion dont elle a signé le best-seller "L'art contemporain", produit plusieurs émissions pour la radio France Culture, collabore à Paris Match depuis plus de quinze ans ainsi qu'à la prestigieuse revue l' Oeil, auteur de la collection "Les petits secrets des grands tableaux" diffusée sur ARTE. Elle est aussi Secrétaire Générale de l'Association Internationale des Critiques d'Art et commissaire d'expositions |
JEAN-DANIEL SALVAT
Textes |
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Du support à la surface
Ancien élève de Claude Viallat, faut-il s'étonner que Jean-Daniel Salvat se pose des questions qui furent celles de Supports/Surfaces ? Mais en y apportant des réponses bien à lui.
Il lui arrive encore de croiser, dans les rues de Nîmes, son ancien et illustre professeur aux Beaux-Arts. "Claude Viallat habite pas très loin de chez moi. C'est quelqu'un qui a compté pour moi. Avec un tel parcours !", réagit Jean-Daniel Salvat. Il fut son élève à l'aube des années 90, avant d'aller s'installer à Paris, puis a New York, où il a vécu de 1995 à 2005.
D'avoir été formé par l'une des grandes figures de Supports/Surfaces n'induit pas nécessairement une approche de la peinture inscrite dans le champs des préoccupations de ce qui est considéré comme l'ultime mouvement d'avant garde français du XX° siècle. "Il est difficile d'échapper, là plus qu'ailleurs, aux interrogations sur la peinture, l'œuvre, le sujet, les matériaux...", reconnait cependant Jean-Daniel Salvat dans un grand sourire implicite.
Devant ses grands formats, lisses et brillants, réalisés sur du vinyle transparent, on l'imagine loin des problématiques originelles de Supports/Surfaces. Et pourtant, s'il opte aujourd'hui pour une pellicule plastifiée souple et non pas pour un quelconque Plexiglas rigide, c'est bien afin de pouvoir l'adapter sur ce fameux châssis qui occupa tant ses glorieux ainés - on connait la formule de Viallat, relatant l'aventure de Supports/Surfaces : "Dezeuze peignait sans toile, moi je peignais des toiles sans châssis et Saytour l'image du châssis sur la toile."
La jouissance d'une peinture libérée de tout propos mimétique ou symbolique, assumant le seul langage de la couleur et de formes à deux dimensions, fonde la démarche artistique de Jean-Daniel Salvat, comme en témoigne sa série Monoblocs. Ces derniers, constitués de deux parties égales, mettent en scène, sur un aplat de couleur bien léché, un motif au graphisme plus rudimentaire et vaguement identifiable - grille, fleur, rhizome, objet...
Peint à l'arrière du support, à la façon du fixé sur verre, chaque Monobloc fonctionne ainsi sur une tension entre une impression de réalité industrielle, lisse, propre et clinquante, et ce dessin sommaire (ça déborde, les lignes sont approximatives, l'empreinte du "pinceau" ou de ce qui en tient lieu, ne se cache pas...) qui trahit le geste artisanal du peintre. Le travail de Jean-Daniel Salvat multiplie les entrées, les niveaux de lecture, en héritier improbable d'un minimalisme pop, tendance post-Supports/Surfaces.
Si on est peut-être aussi aux lisières d'une esthétique de la séduction, d'une radicalité qui sait plaire, le propos n'en est pas moins cohérent, fondé sur cette ambiguïté de la trace et de l'immatériel, d'une réalité de la peinture et de sa mise à distance, introduite par cet effet de transparence dont Salvat rappelle qu'il était constamment recherché par Bacon, "dont les tableaux sont toujours recouverts d'un verre".
Ainsi Jean-Daniel Salvat glisse-t-il "du support à la surface", dans ce travail qui témoigne de la capacité de l'artiste à reformuler de nouvelles propositions tout en restant fidèle à une ligne de conduite précise. En écho, le conseil de Viallat : "dire la même chose sans jamais se répéter."
Serge Hartmann
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L’envers de l’antimatière
Jean-Daniel Salvat réconcilie des pratiques et techniques réputées inconciliables, réduit des fractures esthétiques irrémédiablement à vif, marie des démarches et courants catalogués radicalement antinomiques. Résolution de multiples quadratures du cercle qui s’est faite naturellement. Aboutissement d’une recherche raisonnée, d’un objectif à atteindre et d’une exigence autour des interrogations sur la peinture en tant que matière, ses supports, le traitement de la couleur, son rapport au volume, l’espace dévolu au langage pictural, les notions de perspectives et de profondeur, et la relation du spectateur à l’œuvre comme objet.
Salvat pourrait répondre incidemment au questionnement en forme d’aphorisme de Ben Vautier : « Si le nouveau n’est plus nouveau ne pas faire nouveau est-ce nouveau ? » Mais là n’est pas son propos, quand bien même apporterait-il de l’eau au moulin du pape niçois de la figuration libre en jouant simultanément sur les deux tableaux de l’invention et de la tradition. S’il y parvient c’est en résolvant le problème de la peinture dans sa consistance, son épaisseur, obstacles au concept de l’image lisse sublimée dans les magazines. Si le regard ne peut s’arrêter au matériau, qui ne saurait faire sens en lui même dans la représentation, le signe importe par le fait qu’il prenne consistance dans un procédé et une substance définie. Salvat écarte l’anecdote pour s’en tenir au fait.
Curieusement, il y parvient en renouant avec la technique du fixe sous verre par le biais d’un film vinyle tendu sur un châssis. La transparence du support lui permet de peindre au verso et la texture du médium d’obtenir cet effet presque banalisé et totalement artificiel éprouvé en présence d’une simple reproduction. Si le verre conserve à l’expression purement graphique du fixe sa dimension tactile ainsi qu’une indéniable densité en donnant l’illusion d’une simple fonction protectrice d’un très classique travail sur papier ; à contrario, le vinyle semble absorber la teinte dans l’épaisseur du film et lui conférer l’aspect absolument étal d’une surface polie jusqu’à la brillance, au point d’une confusion avec une image numérique. Confusion encore accentuée par l’utilisation de teintes glycérophtaliques industrielles crues. Salvat cependant, revient à la peinture en introduisant selon sa propre expression, des « maladresses tempérées ». En ne cherchant pas à dissimuler imperfections et autres manquements, il entend témoigner du travail de l’artiste, afin de laisser une trace de l’absolue primauté du geste. Peinture présente également dans les récurrentes références aux mouvements qui ont marqué l’histoire de l’art contemporain notamment : Supports/Surfaces, Pop Art, Pattern Painting, Expressionnisme Abstrait dans le recours au dripping. Anti-matièriste donc vrai graphiste authentiquement coloriste, Salvat rend la peinture à la beauté pure de sa fonction par l’évidence de la représentation.
Roland Duclos
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Peau de la peau : choséïté de la peinture
Il en va toujours ainsi de la peinture et des arts dits figuratifs : entrevoir, voir, croire voir, croire lorsqu’il n’y a déjà plus de peinture mais juste une image lorsque après Bonnard c’est « blanc Bonnard et Bonnard blanc » (Beckett). Alors toujours tout à reprendre, tout recommencer pour atteindre cet élément impalpable : la choséïté de la peinture qui vient dans les yeux, dans la tête soudain affectée de ce qui n’est pas une peau morte. Pour y parvenir l’ambition de Salvat est simple et compliquée à la fois « je veux faire une peinture la plus fabriquée possible sans transcription émotive, dans un esprit de vacuité. L’aspect sériel de mon travail, sa froide élégance, les motifs anonymes, les couleurs industrielles sont autant d’éléments qui participent à cette identité ». De tels éléments participent à ce qui échappe, à cet handicap paradoxal qui propose une peinture qui dans sa préciosité ne peut être dite naïve et sourde mais qui permet de reconnaître le moins reconnaissable.
Né à Aurillac en 1969, Salvat a travaillé à Paris puis New York et Son approche majeure est la peinture sous vinyle. L’artiste la définit ainsi « je peins au verso d’un vinyle souple transparent. J’efface donc toute trace tactile de mon travail, il n’y a aucune matière, juste une surface lisse et brillante. Je donne une identité ambiguë au tableau en le faisant fonctionner comme son propre fac-similé ». Surgissent en conséquence quelques formes indicibles du vide, de l’altitude, du suspens, du là et du là-bas. C’est pensif mais non en soi : dans la matière, dans ou plutôt sur la peau lisse qui crée une relation nouvelle en attente de manigance, de récupération et qui met en quelque sorte en abîme la propre surface de la peinture. A partir ou en conséquence de ce postulat Salvat peut préciser « ce qui m’intéresse, c‘est le système de production d’une peinture, son mode de perception en tant qu’objet sans pour autant qu’elle se réduise à un procédé, qu’elle puisse varier à l’infini et s’ouvrir de multiples potentialités ».
Trajet contre trajet, potentialités ou hypothèses contre virtualités telle est l’histoire non de la peinture mais d’une œuvre qui déplace les formes et les lignes ainsi que la question de la surface qui, par synthèse de positionnement ou de « fabrication » devient une texture changeante. Ainsi sans refuser (et on peut le saluer pour cela) la peinture-peinture, l’artiste l’extrapole autant dans sa conception que sa réception. Trois surfaces se font concurrence, créent des tentions dans une « image » qui joue aussi sur les couleurs. Ces dernières en accentuent les rythmes et les différences en un rapport qui demeure problématique aux yeux du regardeur. Et c’est là tout l’intérêt de cette approche qui, moins qu’ouvrir des fenêtres, les lâche dans le vide afin de voir ce qui arrive en cette glissade aérienne où l’œil se situe devant un -suprême paradoxe- un abîme plat dans lequel le spectacle du monde est suspendu, contrecarré. Face à ce langage visuel en un tel combat, le regardeur possède le dernier mot sur le peintre. Dès lors tel est pris qui croyait prendre : l’image qui se voulait non captivante est captée mais c’est là que l’essentiel se produit : quelque chose avance puisque la finalité visuelle ne se réduit plus à de l’empesé. Certes, il n’existe jamais de progrès en art : l’image apparaît, disparaît presque aussitôt recouverte, à peine son règne arrive qu’il s’affaisse Salvat le sait et c’est pourquoi il reprend sans cesse son saut dans le vide afin de repousser les marges et les cadres. Afin aussi que l’apparition ne se referme pas au moment de l’accouchement.
C’est la choséïté de l’art que le créateur nous livre afin de nous délivrer de nos manières de voir. Qu’est ce à ce titre que l’art si ce n’est ce qu’en fait un tel peintre : une histoire simple étalée mais de manière duale ? Que voit-on en effet si ce ne sont des formes colorées : phasmes, coulées, enluminures, grimaces de la nature détournée afin que sur la « peau », « ça porte a faux » ? Par effet de surface ce qui se montre par dessus, d’une certaine manière, « crève » en dessous. Salvat montre ainsi de manière douce sur le fond la blessure de la chose nue et sans fond ce qui refoulait l’art jusque là. L’artiste fait son œuvre en devenir un objet sans objet car il reste toujours à naître. Elle reste cet écho de ce qu’on attendait mais qui n’est pas ce qu’on attendait en de telles formes. Un tel travail met donc l’art en péril en un rapport inédit entre du fini et du non fini. Soudain celui qui regarde fait cette expérience unique : il oublie son regard, il oublie ces images par celles qui soudain le débordent. Qu’il n’y voit rien d’abord en ce mystère qui est d’abord un plaisir avant d’être un problème n’est pas important. C’est même la garantie de vérité d’un travail qui mange le regard, le transforme en cri. On peut appeler cela faire reculer les apparences là où pourtant il n’existe qu’effet de surface, rien qu’une « peau » oubliée sur la peau du secret arraché au silence afin de réapprendre le sens de ce que nous sommes.
Jean-Paul Gavard-Perret
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Les reflets de l’abstraction vivante
Les surfaces sont lisses et les couleurs rayonnantes. Les œuvres du peintre Jean-Daniel Salvat ont l’ambiguïté du reflet où toute trace de geste pictural aurait disparu, elles vibrent telles des émanations de lumière. On y sent cependant un choix délibéré, une connaissance approfondie du jeu des couleurs et un sens intuitif des formes. Des empreintes se répondent en espaces carrés juxtaposés, impressions qui semblent issues d’une recherche picturale poussée.
L’artiste dit vouloir peindre dans un esprit de vacuité, et pourtant, les arabesques sur fond uni évoquent plutôt le puzzle de la vie que l’indifférence relative d’une approche intellectuelle. Jean-Daniel Salvat, qui peint au verso d’un vinyle souple transparent, définit par ailleurs clairement sa recherche esthétique. Mais la théorie souvent très consciente et le concept réfléchi n’empêche pas le goût de la couleur et de la forme pour s’exprimer d’autant plus librement. Lorsque le peintre nous dit : « Je donne une identité ambiguë au tableau en le faisant fonctionner comme son propre fac-similé », il ajoute une dimension à ses œuvres bien conçues dont la syntaxe donne toutes les possibilités au jeu des teintes et à l’étonnante et agréable diversité formelle. Les couleurs se rejoignent avec bonheur, le brun aux arabesques oranges se détache du gris traversé par un élan floconneux émeraude, le rouge foncé est émaillé de points roses : chaque panneau propose un nouveau choix des contrastes saisissants et ludiques. Jean-Daniel Salvat interroge la genèse de l’œuvre et sa perception.
Un véritable style est né de son questionnement des codes esthétiques. L’aspect sériel des structures peut donner l’impression fausse d’une intervention machinale dans la production, alors qu’il s’agit d’une peinture réalisée manuellement. Certains traits d’une beauté vigoureuse ne sauraient d’ailleurs tromper. Le choix de tonalités reste restreint pour chaque tableau, mais la sélection de couleurs est très réussie. L’artiste nous montre un monde parallèle, celui où la peinture existe par elle-même en tant qu’objet indépendant et présence incontournable qui nous réjouit. Il y a actuellement bon nombre d’œuvres d’art que l’on pourrait situer entre le tableau et l’objet et qui dénotent une interrogation des rapports entre art et réalité. Jean-Daniel Salvat cerne très bien le sujet de sa recherche : « Ce qui m’intéresse, c’est le système de production d’une peinture, son mode de perception en tant qu’objet. ».
Quand on regarde les étapes de la carrière de ce créateur français, on ne s’étonne pas de l’influence que l’esprit de la peinture américaine au besoin incessant d’expérimenter a eu sur son art : de 1995 à 2005 le peintre vécut à New York. Chaque tableau a un caractère spécifique. Même si toute trace « d’écriture » personnelle est effacée, chaque œuvre reflète une identité dont la rigueur structurelle est allégée par de légères ruptures dans la composition géométrique.
Les amateurs attachés à la recherche en art recevront cette peinture comme un don, dans l’esprit défini par Jean-Daniel Salvat : « J’efface toute trace tactile de mon travail, il n’y a aucune matière, juste une surface lisse et brillante ».
Hilda Van Heel
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Une peinture en état critique
Le travail de Jean-Daniel Salvat se développe dans un moment particulier de l’histoire de l’art : celui de l’« après ». Après les avant-gardes, après l’abstraction héroïque, après les déconstructions radicales de la peinture. Dans ce contexte saturé de références et de doutes, Salvat ne cherche ni la rupture spectaculaire ni le retour nostalgique. Il choisit une voie plus exigeante : travailler la peinture depuis ses conditions mêmes d’existence.
Son œuvre s’inscrit clairement dans l’héritage des questionnements issus de Supports/Surfaces, mais sans en reprendre le discours programmatique. Là où ce mouvement exposait la peinture à ses propres éléments - toile, châssis, couleur, geste - Salvat part de ce constat comme d’un acquis historique. Il n’analyse plus la peinture, il travaille dans son état critique. Le tableau n’est plus démonté, il est reconfiguré.
Le choix du vinyle transparent peint au verso est à cet égard fondamental. Il introduit une distance radicale entre le geste et ce qui est perçu. La peinture ne se donne plus comme matière déposée, mais comme surface close, lisse, presque muette. Le regard ne peut plus s’accrocher à la trace expressive : il est contraint d’entrer dans un rapport optique, mental, presque spéculatif avec l’œuvre. Ce déplacement transforme profondément la position du spectateur, qui devient actif, attentif, engagé dans une lecture lente.
Formellement, les compositions de Salvat semblent à première vue rigoureuses, parfois presque austères. Mais cette rigueur est trompeuse. Les formes, souvent géométriques, ne relèvent pas d’un système stable. Elles flottent, se frôlent, s’équilibrent sans jamais s’immobiliser. Il n’y a ni centre ni hiérarchie évidente. Le tableau fonctionne comme un champ de forces, un espace relationnel où chaque élément dépend des autres sans jamais s’y résoudre totalement.
Cette instabilité maîtrisée confère à l’œuvre une dimension paradoxale : elle est à la fois construite et fragile, déterminée et ouverte. C’est sans doute là que se situe la profondeur du travail de Salvat. La peinture n’est plus un lieu de résolution formelle, mais un espace de pensée visuelle. Elle ne propose pas une image à consommer, mais une situation à éprouver.
Dans le paysage contemporain, souvent dominé par la narration, l’image spectaculaire ou l’hybridation des médiums, la position de Salvat est singulière. Il assume pleinement la peinture comme médium autonome, tout en refusant ses mythologies. Il ne peint ni le monde, ni lui-même, ni un récit : il peint les conditions de possibilité d’un tableau aujourd’hui.
Son œuvre s’adresse ainsi à un regardeur disponible, prêt à accepter une forme de silence. Elle ne cherche pas l’adhésion immédiate, mais la durée. Elle se révèle dans le temps, dans la répétition du regard, dans la conscience progressive de ses équilibres internes. En cela, le travail de Jean-Daniel Salvat affirme une éthique de la peinture : une pratique exigeante, discrète, mais profondément contemporaine, qui fait du tableau non plus une réponse, mais une question tenue ouverte.
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